Portrait : Nicolas Edme Restif de la Bretonne, une figure des Lumières.


Bibliographie :



-BARUCH (Daniel), Restif de la bretonne, Paris, Éditions Fayard, 1996, (ISBN 2213596719)
-MICHEL (Ludovic), La mort du libertin, Paris, Editions Larousse, 1993, (ISBN 2035200237)
-LANSELLE (Rainier), Retif de la Bretonne ou la folie sous presse, Paris, Edition ERES, 2006, (ISBN 978274920593)


Documents :

1) Portrait de Nicolas Edme Restif de La Bretonne,1785. Gravure de Berthet d'après un dessin de Louis Binet, parue dans Le Drame de la vie. (Source : Wikipédia).



2) Citation de l'introduction de Monsieur Nicolas de Restif.


3)
Gravure présente sur les Nuits de Paris, elle illustre Restif en « Hibou-spectateur » (Source : http://www.documenta14.de/en/south/4...tion_of_europe)

Plan :
I) Un personnage protéiforme

A) Histoire personnelle
B)Style littéraire
C)Intérêt historique

II)Valeurs morales et ambitions pédagogiques :
A)Ambivalence du contenu
B)Ambition encyclopédique : le savoir en soi
C)Idées utopistes

III) Observateur du délitement moral et du virage de la fin du XVIIIème
A) Heurt du Bien commun et de la Liberté et opposition avec Sade
B) La figure du père pour Restif : Paternalisme et Royauté.


Nicolas Edme Restif de la Bretonne, de son vrai nom Nicolas Edme Restif, est un auteur et imprimeur né en 1734 à Sacy et mort en 1806 à Paris. Son existence et son œuvre se place dans le contexte du 18ème siècle, creuset des évolutions sociales, économiques et intellectuelles qui aboutira sur un changement de régime politique, à savoir la Révolution Française. Le sujet même et son époque le place comme une figure des Lumières, un courant de penseur s'engageant contre l'obscurantisme par la volonté de répandre l’accession au savoir et le renouvellement des méthodes d'analyse et d'expression. Les Lumières souhaitent faire sortir par lui-même l'Homme de l'abîme. Restif est désigné par ses commentateurs comme une figure des Lumières malgré sa faible renommé auprès de ses contemporains. Il n'est redécouvert que plus tard influençant des penseurs comme Charles Fourier connu pour ses théories utopistes, ou plus tardivement dans la décennie 1930 le courant surréaliste par lequel il est remis en avant. Son style particulièrement exact et accroché à son vécu en font un témoin de choix pour l'historien. Ainsi si l'on désire analyser sous un angle historique ce personnage, il convient de s'interroger sur la place de Restif dans son époque et au sein du courant des Lumières, sur son impact potentiel en tant qu'acteur et témoin de son époque. Nous remettrons en question le réformisme revendiqué dont certains pans de l'historiographie ont revêtus les Lumières. Nous nous intéresserons d'abord au personnage de Restif afin de fixer un cadre de compréhension à son œuvre avant d'en analyser les ambitions de transmission de nouvelles valeurs morales avant de conclure sur les parallélismes à effectuer entre son œuvre et le virage de la fin du XVIIIème.

Si Restif prétend décrire le réel, la Nature, son ambition est de dresser le portrait des mœurs de son époque. Il revendique le fait d'essayer d'être le plus clair et le plus exact que possible, complètement honnête, se mettant à nu et espérant ainsi dévoilé les mécaniques des mœurs humaines. Il n'a pas de tabous et conte le sexe, la violence, les bassesses, le vice afin de faire le portrait de l'être humain dans son intégralité. Comme il l'indique dans la citation de l'introduction de Monsieur Nicolas contenu dans le document 2 son ambition est le legs de ce portrait de la Nature humaine.
On peut parler d'une ambition encyclopédique qui fait écho au projet de Diderot et D'Alembert de répertorier la connaissance. A la différence que la connaissance que cherche Restif est intérieure, proto-psychologique. Mais il ne faut pas se méprendre, si Restif est un observateur, il affirme écrire « des livres de médecine morale » comprenant le détail des pathologies mais également des ébauches de remède. Il fait ainsi de très nombreuses digressions pamphlétaires dans son récit dont les idées nous rappelle celles de ses inspirations assumés : Rousseau et Saint-Augustin. Dans L'école des pères il dresse une ébauche d'un nouveau plan d'éducation au sous titre évocateur de Nouvel-Emile, faisant référence à Rousseau. Le Pornographe est un plaidoyer pour la liberté sexuelle où il prend la défense des prostitués et du libertinage, contrastant avec la vision amorale sur ce dernier point de son opposant Sade. L'Andrographe un projet de réforme des mœurs afin d'assurer le Bonheur du genre humain, désirant briser les règles limitatrices et mettant en avant un Homme libre et responsable de ses actes uni par des valeurs communes. Le Glossographe ou la langue réformée vise à donner une orthographe exacte au Peuple, pratique dans son utilisation, fidèle à la langue parlée et capable de communiquer pleinement les idées de son utilisateur. Il est clair que la vision morale de Restif est émancipatrice et utopiste mais c'est un legs pour le temps long. Legs sur le temps long qui détache Restif de sa sphère d'action contemporaine en restant symptomatique de son époque.

Un exemple des parallélismes à faire entre le travail de Restif et son époque et qui témoigne de sa sensibilité et de la capacité à la capter, est l'opposition des modes de gouvernance soutenue par lui et son rival Sade et qui se matérialiseront par les débats et les conflits agitant les différents partis révolutionnaires. Sade estime que le dégagement d'un espace politique commun né de la dé-spatialisation de celui-ci, en somme confier le pouvoir à une communauté d'Hommes, à l'image de Peuple Athénien. Restif lui défend l'idée d'une gestion plus locale, corporatiste et populaire des affaires. Et si les deux défendent la liberté individuelle, Sade ne met pas en avant la fonction régulatrice de la morale individuelle, prônant une oligarchie de fait où il admet la domination d'Hommes sur d'autres. Restif voit dans l'harmonie entre les Hommes et l’exercice responsable de la liberté une clé vers un horizon moins sombre, guidé par le Bien commun. Illustrant la diversité d'opinions et de choix des moyens d'actions des différentes figures des Lumières. Ces idées utopistes étant plus valable en envisagent une évolution progressive de l'Homme il ne s'oppose pas frontalement au régime actuel, de part sa collaboration avec les forces de l'ordre et sa non-participation à la Révolution française, il affirmera ses positions monarchistes jusqu'en 1791.
Restif est particulièrement affecté par la figure du père, auquel il voue un profond respect, ceci impactant sa vision politique par la nécessité d'un élément centralisateur, une base commune et une garanti de stabilité. Il voit dans le paternalisme et la volonté de transmettre, d'éduquer, une nécessité pour faire progresser l'Humanité. Visible dans La Vie de mon père : il met en scène une figure structurante garantissant la prospérité d'un communauté. Il glorifie l'indépendance et dresse un portrait mélioratif des conditions de vie du paysan de l'Ancien Régime dont on peut mettre l'objectivité en doute du fait de la condition de paysan riche et propriétaire du père de Restif.

Restif est un personnage complexe et en apparence ambiguë, ayant un parcours atypique par rapport aux autres figures intellectuelles de son époque. Il est historiquement intéressant par les liens qu'il établit entre le réel, ses souvenirs, et son récit. Il essaie de dresser le portrait des mœurs de son époque dans leur entièreté, essayant d'être le plus honnête possible afin de laisser le soin à la postérité de le disséquer et d'en tirer les leçons. Sa description de ses vices et de ceux du monde contraste avec la volonté moraliste présente dans ses écrits. Ses digressions pamphlétaires sont nombreuses et témoignent de ses opinions libertaires et de ses tentatives d’entrapercevoir des solutions au Bien Commun. Plus qu'un acteur il est le témoin de son époque et du tournant qu'elle prend, réservant son action au temps long, à la transmission du témoignage du délitement moral de son époque et des nouvelles perspectives s'ouvrant à l'Homme, validant sa position de figure des Lumières tout en relativisant la définition de ce courant.